Kassaman binnazilat ilmahiqat..." le plus noir des crimes est celui qui consiste à obscurcir la conscience politique et d’égarer tout un peuple" d'Emile ZOLA

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Le nom de ce blog est sans doute évocateur de notre "nachid el watani" tant décrié par le passé parce que, associé au pouvoir Algérien illégitime. Après des décennies de disettes. Je voudrais faire de cet espace, un coin où tous mes compatriotes et autres amoureux de libertés, de démocratie, ou tout simplement d'histoire pourraient s'exprimer librement. En ce sens, nous vous souhaitons la bienvenue. En hommage à Nacer Hachiche, repose en paix et à bientôt ! Pour garder le contact avec notre chère patrie : http://www.alger-presse.com/index.php/presse-fr


Algérie, le retour de l'Ghorba* par Saadia Gacem

Publié par The Algerian Speaker sur 14 Juillet 2015, 16:21pm

Catégories : #DEBATS A BATONS ROMPUS(hiwar bila houdoud)

Algérie, le retour de l'Ghorba* par Saadia Gacem

Le retour, toujours ce retour, au pays, au village, à l’enfance, au lointain… pas si lointain que ça, juste la Méditerranée à traverser, cette Méditerranée refusée, interdite, contrôlée, qui finit par avaler ceux qui osent la caresser, l’effleurer, la humer sans l’amen du «monde libre».

Hein, alors pourquoi t’es revenue ? DST** ? DRS*** ? Oui ici, on adore les histoires d’espionnage. Ils veulent savoir, ils veulent comprendre, alors explique leur une bonne fois pour toutes. La voix dans leurs têtes torturées par ce non-sens cessera peut-être, pas sûr. Il me faut donc expliquer pourquoi je reviens vivre, ou plutôt pourquoi j’ai quitté ce «confort», l’Occident, la France pour revenir dans ce pays de la «miziria», «bled mahroug». Vous lecteur, êtes-vous intéressé ? Et bien, vous n’avez pas le choix. Fallait bien que je commence par quelque chose, cette question qui les a hantés et qui les hante toujours était un bon départ. C’est pour eux aussi que j’écris, afin qu’ils s’apaisent un peu, qu’ils se tranquillisent. Je les comprends, comment penser à quitter cet Occident, cet Eldorado, ah l’Eldorado, ça fait rêver non ? On y croirait presque à ce monde merveilleux de l’Occident. Pourquoi l’avoir quitté ? Et bien c’est aussi simple que ça…

Mon retour était prévu, planifié depuis, et bien depuis quand, pas depuis toujours non, depuis le lycée, depuis que j’ai rencontré à mes 17 ou 18 ans, dans la cuisine du bled, où j’ai vécu mes 9 premières années et où l’on passait nos deux mois de vacances d’été - comme c’est original pour une bonne famille maghrébine qui se respecte ! Donc je rencontre dans cette cuisine ma mère, ma mère féministe (parce qu’elle ne l’est pas toujours féministe ou sur certains sujets seulement). Oui ma mère, femme débrouillarde, intelligente, inscrite dans le monde sans avoir jamais appris à lire et à écrire les étranges mots des gens lettrés, fille d’un paysan débrouillard ne sachant ni lire ni écrire, lui-même fils d’un autre paysan qui ne savait ni lire ni écrire… Et puis il y avait cette cousine battue par son mari. Quoi de plus banal dans nos sociétés actuelles, passées, une femme battue par son mari et encore plus dans mon pays où la loi contre les violences faites aux femmes peine à se frayer un chemin entre cette profusion de mâles en mal d’être. Bon et alors une femme battue ? Oui et bien ce n’est pas ce qui nous intéresse, oublions cette cousine, allons plutôt voir son mari.

Donc ma mère assise en face de cet individu, dans cette cuisine et moi debout, je ne savais pas trop, je savais un peu qui il était, on parlait souvent de lui et surtout de ma cousine qui n’était évidemment pas la seule femme tabassée dans notre entourage, mais la seule dont les coups étaient visibles, là sous nos yeux, physiques. Elle qui ne voulait en aucun cas le quitter. «Oh et puis qu’elle y reste la misérable, pourquoi venir chialer si c’est pour y retourner se faire tabasser, va comprendre !». Mon père avait en charge ma cousine et ses sœurs au décès de leur père, il s’était fait la promesse, ou l’avait faite à leur mère - sûrement les deux - de s’occuper d’elles, de les marier… Il se sentait coupable de l’avoir mariée à cet hominidé. À l’époque, et encore aujourd’hui dans quelques cas encore, les femmes ne «se marient pas», un homme «les marie» à un autre. Bon, je ne vous apprends rien, mariages arrangés comme il en existe dans tous les milieux sociaux.

Reprendre le fil de l’histoire. La cuisine, ah oui cette cuisine, ma mère devant lui, l’homme impassible, elle me présente,

- Tu sais ma fille travaille à défendre les droits des femmes ! Elle va continuer ses études après son bac et revenir défendre les femmes ici ! Elle va être… heu kifèche tgouliha ? (comment tu dis)

- Assistante sociale, ma (maman chez nous, pourquoi faire long…).

Ma mère me regarde, fière de lui avoir balancé ce pic pile entre les deux yeux libidineux. Fière aussi de sa fille qui – elle – fait des études. Ma mère qui n’en a pas fait, comme pratiquement, non comme toutes les femmes de son âge et de son milieu, de la même classe laborieuse, les agriculteurs, ces paysans de la montagne, ces sauvages de fellagas à la peau cramoisie par un soleil accablant.

Lui, juste un peu surpris, se retourne vers moi et me jette un regard insistant, baveux. Ma mère – qui n’en rate jamais une – me lance ce fameux regard «sors de cette pièce immédiatement !». Depuis je ne l’ai plus revu, enfin si en 2008. J’étais avec une amie française venue passer quelques semaines dans mon bled paumé, brûlé par ce soleil tant envié par le nord. Lui – passé voir mon père – s’est attardé sur elle, ma mère m’a de nouveau fusillée de ses yeux qui parlent et ordonnent «sors immédiatement et emmène ta copine objet de désir de cet obsédé !»

Pourquoi es-tu donc venue ! ? Oui la cuisine de mon bled, ma mère donc me prenant à part après avoir balancé ce pic resté planté dans ma tête et entre les yeux du fameux,

- 3labalek (tu sais), je lui ai dit que tu défendais les femmes bèche yefham (pour qu’il comprenne) et toi tu vas travailler pour ça, je sais, 3labali wech kayen fi rassek (je sais ce qu’il y a dans ta tête).

Habile ma mère, ne pouvant lui dire directement le fond de sa pensée, elle passe par ce tour de passe-passe, balance sa fille pour légitimer ses paroles, comme ces femmes qui ne sortent qu’avec l’un de leurs enfants pour justifier leur présence dans les lieux publics, ces rues encore sous domination masculine. Alors ces femmes se protègent avec leur progéniture devenue des boucliers.

Ce que ma mère voulu, se réalisa, une obsédée de toutes ces conneries de droits des femmes que je suis devenue, une obsédée vous dis-je.

Voici donc ma mère qui me lance des regards plus qu’explicites et des idées qui bouleversent une vie.

À l’époque je ne travaillais évidemment pas à défendre les droits des femmes, j’avais le discours mais pas du tout la pratique, sauf pour moi. Je me défendais et arrachais des droits que je n’avais pas, je me plaignais beaucoup des restrictions à circuler, à voyager… même si j’étais parvenue à extirper pas mal de libertés personnelles, finalement je bossais avant tout pour mon propre compte.

cette même période de ma courte vie, je débutais mes études d’assistante sociale qui, et je le croyais sincèrement, me permettraient de mettre en œuvre mes idées, rencontrer ces femmes et mener la révolution… Ha ! Désillusion évidente, elle était là bien en évidence, ce n’est pas du tout ça être assistante sociale ma bonne, je suis paumée. Mais ça, c’est une autre histoire…

Alors cet engagement déguisé de ma mère, sous couvert de sa fille, a joué un rôle dans ce fameux retour, 15 ans après.

«Et nous sommes debout maintenant, mon pays et moi, les cheveux dans le vent, ma main petite maintenant dans son poing énorme et la force n’est pas en nous, mais au-dessus de nous, dans une voix qui vrille la nuit et l’audience comme la pénétrante d’une guêpe apocalyptique. Et la voix prononce que l’Europe nous a pendant des siècles gavés de mensonges et gonflés de pestilences, car il n’est point vrai que l’œuvre de l’homme est finie, que nous n’avons rien à faire au monde, que nous parasitons le monde…», Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, 1983.

Arrivée dans ses bras ou plutôt entre ses jambes, comme certains aiment à décrire Alger, arrivée dans ce bled natal, de la miziria, de la hogra… Oui ça va on connaît merci mais autre chose non ?!

Voilà plus d’une année que j’arpente ces rues d’Alger, ces montées, descentes, ces ruelles magnifiquement crasseuses, défoncées, bondées d’automobiles, d’hommes et encore des hommes et quelques femmes en bleu uniforme, de monde, de gens… mais que font-ils ? Où vont-ils ? Ils ne travaillent pas ? Mais personne ne travaille en Algérie, haha, naïve que tu es ! Oh mais attends que fais-tu là ? Pourquoi es-tu revenue ? Pourquoi bordel !

*El Ghorba : l’Exil en arabe. Concept sociologique développé par le sociologue algérien Abdelmalek Sayad sur le mécanisme de reproduction de l’immigration.

**DST la Direction de la surveillance du territoire, l’ancien contre espionnage français. Elle a été intégrée dans la nouvelle Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI).

***DRS, le Département du renseignement et de la sécurité (DRS) est le service de renseignements algérien.

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