Kassaman binnazilat ilmahiqat..." le plus noir des crimes est celui qui consiste à obscurcir la conscience politique et d’égarer tout un peuple" d'Emile ZOLA

Kassaman binnazilat ilmahiqat..." le plus noir des crimes est celui qui consiste à obscurcir la conscience politique et d’égarer tout un peuple" d'Emile ZOLA

Le nom de ce blog est sans doute évocateur de notre "nachid el watani" tant décrié par le passé parce que, associé au pouvoir Algérien illégitime. Après des décennies de disettes. Je voudrais faire de cet espace, un coin où tous mes compatriotes et autres amoureux de libertés, de démocratie, ou tout simplement d'histoire pourraient s'exprimer librement. En ce sens, nous vous souhaitons la bienvenue. En hommage à Nacer Hachiche, repose en paix et à bientôt ! Pour garder le contact avec notre chère patrie : http://www.alger-presse.com/index.php/presse-fr


Des Roses et des Larmes (*) par AZIZ CHOUAKI

Publié par The Algerian Speaker sur 12 Avril 2016, 14:05pm

Catégories : #HISTOIRE (KAN YA MAKAN FI KADIM AZAMANE

Des Roses et des Larmes (*) par AZIZ CHOUAKI

Ouin... pourquoi je m'appelle pas Michelle ?

Le 3 décembre 1965, l'oreille collée au vieux poste familial, j'écoute la chanson des Beatles "Michelle", pour la première fois dans "Salut les copains" sur Europe1, c'est-à-dire la station juste à côté d'Hilversum dont je n'ai jamais su où c'était. SLC, donc, animée par Frank Ténot et Daniel Fillipacchi.

"Salut les copains", émission phare de l'époque des jeunes pieds noirs de culture musulmane (comme j'aime bien appeler ceux qui me ressemblent, un peu en tendre boutade pour énerver les jeunes arabisants comme on les appelle à l'époque). Bref, je suis au bord des larmes tellement la chanson me lèche l'âme. Papa m'a quitté je suis un étourneau du cœur, la chanson panse mes peines.

Faut dire que je suis tout mignon, bronzé, la peau lisse, les cheveux très longs et très raides, Paul Mac Cartney on dit que je ressemble. À telle enseigne que je reçois moult invitations galantes pour aller au cinéma voir des westerns avec John Wayne, Alan Ladd, Robert Mitchum par des adultes du quartier, parfois même de gens mariés. Le top, c'est le flic qui fait la circulation au rond point du quartier. Amoureux de moi, il m'invite souvent à manger des glaces au café d'en bas, me manque plus que le rouge à lèvres qu'il me dit, tellement je ressemble à une nana pour lui. Je décline poliment ces propositions.

Bref, je prends ma guitare pour déchiffrer les accords de Michelle, direct à la radio, d'oreille, pas de partitions dans un pays révolutionnaire. Je rate quelques accords, mais je suis sûr que Farid, copain guitariste aussi, va les trouver car comme moi et d'autres, il guette les tubes sur "Salut les copains", après on compare les accords. Fa, la7, do#dim, etc. On s'appelle les Kids. Rien qu'à Alger, plus de 50 groupes, les Sparks, les Smalls, les Deys, les Icosiums, les Freedoms, Les Janissaires, Les Kents, les Kahinas, Marin et son ensemble, Les Algiers, les Beavers, la Main, les Gladiators. C'était Day Tripper, Hard Day's night, Run for your life, répertoire Beatles à fond les ballons, plus les standards de rock, What l'd say, Tutti Frutti, Rock and roll Music. Qui est au courant que ça existe, plus personne dans la salle, hein ?!

Alors que le pays barre vers une drôle de direction entre Moscou, le Caire et la Mecque, nous c'est West toute. Les jours défilent ainsi pailles sous un ciel jean délavé. Platoniques Amourettes, Nadia que j'appelle de la rue et qui sort au balcon en short pour aller à la plage de Surcouf sans fetwa ni égorgeille ...

Jusqu'à un certain jour de juin 1965, le 19 exactement, vers midi, mon oncle revient du travail pour déjeuner. "Il se passe quelque chose, il y a des militaires partout en ville", qu'il dit, une assiette de Loubia à la main. Il allume la télé en noir et blanc, l'une des rares du quartier, monte le volume et se met à manger debout, tout le monde accourt. Et entoure le poste. Mon oncle a son air très sérieux comme quand on cachait son petit frère le moudjahid pendant la guerre.

A la télé on passe des chants militaires saturés et des communiqués en boucle, en arabe et en français, avec force "r" roulés qui m'arrachent déjà l'oreille. Je comprends vaguement que le peuple algérien, le pauvre ..., le conseil de la Révolution... redressement révolutionnaire... Etc. Mon oncle se lève brusquement, sa cuillère en l'air: "Ça y est, ils ont sauté Ben Bella !", hurle-t il. Et je vois ma mère et mes tantes en larmes, car il est beau et populaire notre Ben Bella, tu parles, c'est lui qui donne le coup d'envoi de la finale de la coupe d'Algérie en costard cravate mon frère.

Inoubliable cette brochette de colonels, une barre de moustaches lunettes noires et dents en or, interdit de sourire, ce qui devient la règle, le sourire est maudit en Algérie depuis Boum et ensuite Allah. Dès lors, le ton contendant et moustachu de Boumedienne va cimenter de main de fer la mentalité nationale, huileux mix de burnous cravates et dents en or. La corruption devient et restera sport national, la brutalité et la dissuasion, deviennent l'unique rhétorique, Le pays s'achemine gaiement vers un pseudo socialisme musulman d'airain qui va infecter profondément les mentalités politiques. Bref, un pseudo panarabisme suintant gras le pétrole, un islam marxieux tout aussi suintant, le tout jusqu'au grave et terrible aujourd'hui.

La vénéneuse et très artésienne Hogra prend alors profondément racine avec des gros slogans marxistes dont personne n'a lu 10 pages. Evidemment : un seul héros le peuple, halte à l'oppression de l'homme par l'homme ... Le pays devient enfin un vrai pays de l'Est du Maghreb. Sous les lourdes couilles de bronze de Boum.

Lycée Abane Ramdane, encore très francophone, je suis en première L. On fait Phèdre et Musset. Un jour on voit débarquer des profs d'un autre âge, irakiens, syriens, libyens, égyptiens, venus, semble-t- il, nous apprendre l'arabe classique, notre soi disant langue maternelle alors que ma mère et les miens avons toujours partagé une heureuse galette pétrie de kabyle, de français et d'arabe dialectal. Aristote confirme la première et fatale blessure dans le vélin de l'adolescence. Je ressens de nouveau l'obligation de ressortir mon bouclier de chasteté anal devant ces martiens arabisants qui caressent de leurs sales doigts boudinés mes doux et très longs cheveux bouclés d'angelot. Je me réfugie de plus en plus dans la musique, mon âme primale, le blues, le rock. Les mois passant, la chape pèse de plus en plus lourd sur nos têtes.

Mai 68 éclate dans le monde, n'y comprenant que dalle. Je me retrouve avec les potes à manifester au centre ville en hurlant, "Libérez Marcuse !", aucune idée de qui c'est. On me dit que c'est un étudiant de sciences éco, un des chefs de la manif et que la sécurité militaire a broyé les pouces d'enfance de ses arrières grands mères. "Libérez Marcuse !"

On survit aussi grâce aux BD Françaises, Pif le chien, Spirou, Tintin, Bleck le roc, Zembla, Miki le ranger ... etc, qu'on vend devant les salles des trois cinémas du coin, c'est-à-dire exactement le même nombre qu'aujourd'hui dans tout le pays. J'exagère?

1967 éclate, la guerre israélo-arabe donne encore plus un tour de vis à la chape. Les flics courent après les filles en minijupes, goudrons sur les cuisses et les garçons à cheveux longs, boule à zéro et hop dans le fourgon à remplir d'étranges formulaires: est-ce que vous vous droguez ? Est-ce que vous écoutez de la musique occidentale? D'un coup, les BD disparaissent et sont remplacées par des revues de pays "Frères communistes" genre, "Sport et jeunesse","Spoutnik" ... etc.

Du jour au lendemain, des artistes occidentaux sont interdits de vente et de diffusion à la radio (Adamo, Enrico oui même, Johnny), c'est l'invasion de la musique égyptienne orientalisante et gluante de miel rance à nos oreilles.

Moi et ceux qui me ressemblent, on a pris le maquis. On joue de la musique en clandestin, garages, terrasses, beuglants arabes où putes, musiciens, clients, titubant à sortir à l'aube ivres morts, les braillements de muezzins Koreichites derrière. La chape commence à atteindre son presque maximum, le plafond du pays écrabouille vraiment la tête de tout le monde.

Le FLN, seul parti au pouvoir invente en veux-tu en voilà des unions alluvions du Parti, à la soviétique: tout cela sous la malveillante bienveillance de la gauche tiers-mondarde internationale.
Germinent alors l'Union de la Femme Algérienne, l'Union des Paysans, des Travailleurs, des pêcheurs de sardines, Union de la Jeunesse. Moult bagarres avec ces derniers en uniformes, vrais miliciens, chemises et pantalons noirs, qui nous courent derrière avec des bâtons, "Contre -révolutionnaires, athées, pédés!"... Du pur Mussolini.

Le baatho-islamisme s'institue imago collectif trans-arabe, Jdanovisme, Real Politik: compas, épi de blé et boulons d'usine: tels sont les rêves bétonneux que le Peuple algérien est sommé de faire avant de dormir.

Initié par Nasser, le modèle du dictateur baathtiste éclairé fait florès, Hafedh El Assad, Kadhafi, Saddam Hussein et le soc de notre charrue nationale à nous Boumedienne, tous drapés dans leurs burnous jetés sur des costumes Ted Lapidus avec glaçons dans les cocktails maison, Bourbon, pétrole, sang des martyrs et cigares cubains, l'auriculaire en l'air, très cher.

L'interdiction de sortir du territoire national est instaurée, c'est le début de la fameuse "autorisation de sortie". Graal quasi impossible à obtenir sans 15 tonnes de piston. Pour les jeunes ça transforme philosophalement et très vite l'Occident en paradis terrestre et l'Algérie en chiottes, comme dans le Larousse. Ce qui va engrosser l'Algérie des 200.000 morts à venir.

La musique, la défonce, la résistance idéologique deviennent l'unique viatique et nous sommes, Ô combien, fiers d'être de séduisants laquais de l'impérialisme en jeans Levy-Strauss à la solde des martiens sionistes à nez crochus. Déjà le proto terreau du sanguinaire et barbare Daech commence à aiguiser ses incisives et Allah devient de plus en plus grand.

Tant bien que mal, mon très ivre bateau me mène jusqu'à la faculté de Lettres Anglaises d'Alger où je suis accueilli par Shakespeare, Lord Byron, Keats et Shelley, themselves monsieur. Juste en face, c'est la célèbre Brasserie des Facultés qui a eu l'auguste honneur de servir des bières à Camus et à Bourdieu, et où j'ai eu moi-même le privilège de souvent trinquer avec Monsieur Laceb qui m'a si bien guidé dans mon travail sur l'Ulysse de Joyce. Eh ouais.

La Brasserie des Facultés va être déchiquetée plus tard par une voiture bélier Wahabite, sur la vie de Tata Djamila... ma défunte pauvre mère.

Près de la Fac, face au Coq Hardi, il y a le Névé, charmant petit café terrasse germanopratin d'Alger. Seul espace dans l'univers araboïde où des femmes peuvent fumer librement en public, les cheveux au vent et héler des garçons en français sans que le sabre courroucé barbu et voilé d'Allah ne leur fende l'utérus, Amen.

Voici heureusement Idir, suivi des Abranis, de Tagrawla, Aït Menguellet, Djamel Allam, Matoub Lounès, Ferhat Mehenni, la vague Yé-Yé kabyle au look Hendrix et Angela Davis, mâtiné de tatouages berbères. Ça hurle l'Identité en rage et fait soleil dans la sclérose culturelle du pays, engoncée dans l'inamovible tradition artisanale et un patrimonialisme de bon aloi, flirtant dans le meilleur des cas avec l'abstraction soviétique pour les zélés courtisans du régime et les crypto islamistes garants eux du socle mystique des lendemains qui chantent pour l'Algérie universelle. Celle qui guide l'humanité vers la lumière de la Civilisation de toutes les Galaxies.

Peux pas savoir combien Moh, Ahmed, moi et les bogosses du quartier on s'en contre-tamponne grave les gencives. S'engouffre avec ça une respectueusement étroite littérature de type Prolet-Kult, la distanciation, à la limite du facho: le riche, l'intellectuel et le citadin sont forcément gros, véreux et négatifs, car suspects d'être contre-révolutionnaires. Et le pauvre, l'ouvrier et le paysan - tout slimfast- possèdent quant à eux la vraie vérité, celle de l'unique peuple pur du monde. Avec en bande-son une poésie lacrymale, la musique des machines à écrire dans les champs de blé. Arrive le théâtre communiste de Kateb Yacine qu'on transforme en dogme de marbre, le Keblout sacré, QSSL.

Rajouter à ça des expériences underground, fusion jazz-rock algérien aussi dont je garde les clefs un moment. La musique populaire arabophone, le chaabi cède de plus en plus place aux opérettes en carton pâte qui braillent la gloire du Régime.

Mais attends, c'est sans oublier le toujours sonore fracas des matraques est-allemandes et de la sécurité militaire Stasi bien de chez nous, c'est-à-dire très moustachue, très Ray Ban, mégots de Marlborough si possible écrasées sur de tendres avants bras: "avoue, tapette de merde !"

1973, la guerre du Kippour, les pays arabes reçoivent la claque de leur vie, de la part de ces sales juifs, aidés de Satan le très malin maudit. On entend encore aujourd'hui les échos de cette claque, le 11 septembre, Charlie, le Bataclan, et bien encore à venir, hélas.

Vers les années 75, service militaire, les serres acérées de l'Armée Nationale Populaire viennent m'arracher de sous la jupe de Maman, mettant ainsi un terme à 25 ans de fusion mammaire entre ma terre et moi, entre les roses et les larmes.

Et donc je ressors, mon ami, le bon vieux bouclier que je surblinde de 5cm tellement le film Midnight Express c'est de la gnognote de colibri à côté. J'y reste trois ans, car normal 2 ans, mais nous maintiennent un an de plus à cause de graves troubles à la frontière marocaine. Rien de très lyrique à raconter sur cette période censée inculquer le nationalisme... mais qui le déchiquette très soigneusement au contraire. A la sortie, je n'en puis plus: mon œsophage est bondé à ras bord de dégoût.

Le 27 décembre 1978, après 13 ans de pression, la cocotte-minute pète enfin, le Zaïm décède, les boulevards sont envahis d'Islam hurlant la fin du monde et le jugement dernier, cette clameur je l'entends toujours de Paris où je suis assis à une terrasse de café. Près de moi, des messieurs et des jolies dames conversent sans forcément forniquer dans la choucroute sur la table avec le grand tigre impérialiste ou avec Satan, qui souvent sont le même, à bien regarder.

Oui, je suis à Paris, j'écoute Michelle sur mon iPhone devant un double Ricard. Plein d'amis sont morts qui égorgés, qui égorgeurs, qui fous. Ma défunte et pauvre mère me chante à l'oreille "Ah, vous dirais-je maman,ce qui cause mon tourment...". Je sens son tendre parfum fleurir les arcs-en-ciel de ma mémoire. Des rondes d'enfants babillent encore mes yeux. "Oui une bière, cette fois-ci, une Leffe en pression, s'il vous plaît, merci mademoiselle".

J'ai bien sûr laissé là bas mon célèbre bouclier.

Bien des gens à la lecture de ces lignes vont me trouver amer, méchant, mais c'est une parole très subjective que je livre ici, je dis juste tout haut ce que ma peau et mon cœur pensent tout bas.

Il ne reste de l'oued que ses pierres, qu'on dit chez nous .

Bien sûr, il va se trouver des nostalgiques, des ex-tenants du soutien critique, en Keffieh et barbes Guévaristes: les quand-même-istes: "il nous donnait de la fierté", "il était mal entouré", "s'il était là on en serait pas là", "il n'a pas tant torturé que ça" (oui monsieur, je l'ai entendue, celle-là, de la part d'amis intellectuels). C'est ce que beaucoup disent de Saddam Hussein, de Staline, de Mao, Ben Ali, Kadafi et d'autres.

Et donc... on en est là, hélas.

Oui libre à eux de croire à ce qu'ils veulent, mais libre à moi aussi de folir freestyle, Lol. Car la facture est très lourde, on a mangé notre pain blanc et les nuages s'amoncellent.

"Les choses sont sans caleçon" dit San Antonio. Les élites politiques, la société dite civile, sont toujours coincées au partage de Yalta, le mur de Berlin n'est pas tombé. C'est un coup d'Hollywood, on va écraser le monstre impérialiste américain et son caniche Israël avec l'aide des amis de toujours, le grand frère soviétique le fraternel Vietnam, les républiques sœurs de Cuba et de Corée du Nord, l'Angola, le Sierra Leone, Che Guevara, Pablo Neruda, Marcel Khelifa, comme avant.

Comme avant.

(*)Ce texte est une commande pour un collectif d'auteurs choisis par Mohamed Kacimi, portant sur les années Boumedienne et qui doit être publié aux éditions Chihab (Algérie). Ce texte est entièrement subjectif et à ce titre ne recèle aucune valeur d'objectivité ce n'est qu'un foyer de de divers sentiments et réflexions relatifs à mon vécu personnel c'est juste un ressenti d'artiste sincère et vivant , à bon entendeur...

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