Kassaman binnazilat ilmahiqat..." le plus noir des crimes est celui qui consiste à obscurcir la conscience politique et d’égarer tout un peuple" d'Emile ZOLA

Kassaman binnazilat ilmahiqat..." le plus noir des crimes est celui qui consiste à obscurcir la conscience politique et d’égarer tout un peuple" d'Emile ZOLA

Le nom de ce blog est sans doute évocateur de notre "nachid el watani" tant décrié par le passé parce que, associé au pouvoir Algérien illégitime. Après des décennies de disettes. Je voudrais faire de cet espace, un coin où tous mes compatriotes et autres amoureux de libertés, de démocratie, ou tout simplement d'histoire pourraient s'exprimer librement. En ce sens, nous vous souhaitons la bienvenue. En hommage à Nacer Hachiche, repose en paix et à bientôt ! Pour garder le contact avec notre chère patrie : http://www.alger-presse.com/index.php/presse-fr


le périple d’une «investisseuse» dans les méandres de l’Ansej (source El Watan DZ)

Publié par The Algerian Speaker sur 28 Octobre 2013, 14:51pm

Catégories : #DEBATS A BATONS ROMPUS(hiwar bila houdoud)

ansej.jpg1) les Algériens noyés dans la «paperasse»

Décidément, il n’est pas un segment de la vie civile, politique, économique qui n’ait son lot de formulaires et de formalités. Carte d’identité, permis de conduire, passeport, carte grise, casier judiciaire, registre du commerce, dossier d’embauche, certificat de nationalité, dossier de logement, crédit bancaire, investissement, dossier scolaire, dossier du hadj, dossier Ansej, dossier médical, assurance, création d’une association : dossiers, dossiers, dossiers. Oui, les Algériens passent leur temps à constituer des dossiers. El Watan est allé à l’écoute de ces contribuables happés par la machine administrative. Bienvenue dans l’enfer de la «biroucratia»!
Tribunal de Sidi M’hamed, rue Abane Ramdane, 1er étage, guichet n°10 réservé à l’état civil. Sur les bancs métalliques meublant la salle, Karim(*), la quarantaine, se débat avec une pile de documents étalés sur trois sièges et qu’il s’évertue à classer en tâchant de ne pas se noyer sous ce monticule de «paperasse». Après les avoir soigneusement rangés en deux liasses, il se présente devant le guichetier pour un deuxième tour. Le préposé au guichet les passe visuellement au scanner avant d’en accuser réception. «Cette affaire m’a pris tout l’été», soupire Karim. «J’ai dû prendre un congé spécialement pour m’en occuper. Je n’ai pas eu de vacances. Ça m’a pourri la vie. J’en ai même fait un accident tellement ça me stressait», confie-t-il, alors qu’il n’est pas encore au bout de ses peines.
Karim devra patienter une vingtaine de jours avant de pouvoir récupérer son jugement. Il n’a pas commis de délit, rassurez-vous. Son seul «tort» est d’être né dans un pays malade de la «biroucratia». Pour avoir engagé une procédure afin d’obtenir un passeport pour ses deux filles, toutes deux nées aux Etats-Unis, le voici condamné à trois mois d’errance dans les couloirs de l’état civil. C’est en 1998 que Karim, architecte de talent, émigre aux States pour parfaire son cursus. Il s’inscrit alors au très prestigieux Illinois Institue of Technology (IIT) et en sort avec un professionnal master of architecture. Un sésame qui lui ouvre les portes de cabinets de renom. «Mais voyez-vous, contrairement à notre administration qui, pour un oui ou pour un non, exige de vous un papier, là-bas, on ne m’a jamais rien demandé, même pas mon diplôme. Les Américains t’accordent toujours le bénéfice du doute. Au lieu de faire une fixette sur ton diplôme, ils te disent vas-y, montre-nous ce que tu sais faire !», explique Karim.
Tracasseries pour une petite lettre
Après 11 ans d’exil, notre ami rentre au bercail avec l’intention de faire profiter son pays de sa précieuse expérience acquise au pays des gratte-ciel. Le décalage s’avère brutal et il en prend toute la mesure à l’occasion de cette (més)aventure administrative. «Jusque-là, mes filles étaient portées sur mon passeport consulaire algérien», indique Karim. Mais les mineurs sont désormais tenus d’avoir leur propre passeport. Karim constitue patiemment les deux dossiers, qu’il dépose à la daïra. «Il manque le certificat de nationalité», lui dit-on. Pour cela, il faut produire l’acte de naissance n°12 de chacun de ses enfants, ainsi que celui du père et du grand-père, déposer le tout au tribunal et attendre.
«Je devais me lever très tôt pour aller au ministère des Affaires étrangères, afin de me faire délivrer les extraits de naissance de mes filles. J’ai pointé à 7h et il y avait déjà un monde fou. J’ai dû poireauter jusqu’à 14h pour avoir mes papiers», raconte notre architecte.
Il se sera donné tout ce mal pour rien. Car il se voit exiger une copie intégrale originale des actes de naissance délivrés aux States. «Ils m’ont été expédiés par UPS», dit-il. Et ce n’est pas gagné. Le fait est que Karim a deux prénoms. Le deuxième commence par un S, disons : Sid Ahmed. Problème : dans l’acte de naissance américain, le deuxième prénom du père est mentionné simplement par la première lettre, «une tradition américaine». Sur l’acte, il est donc écrit : Karim S. et le patronyme. D’où l’enquête de filiation sanctionnée par un jugement. Pour une simple lettre !
Karim ne comprend pas tout ce zèle de l’administration au sujet du certificat de nationalité : «Je suis algérien, ma femme est algérienne, nous avons une carte d’identité et un passeport algériens. Mon grand-père est natif de La Casbah. J’étais à jour au niveau du consulat. J’ai ma carte de vote, j’ai toujours été réglo. Alors, pourquoi la nationalité ?» Il s’étonne également que les documents d’état civil soient hautement périssables. «Je ne comprends pas, par exemple, qu’on limite la validité d’un certificat de décès. On ne meurt pas deux fois, que je sache !», lâche-t-il. Pour lui, il est clair que ce mode de fonctionnement «est un héritage de l’administration française». «Les pays anglo-saxons n’ont pas du tout cette culture. Le système anglo-saxon est simple et efficace. C’est le meilleur. Pourquoi on ne s’en inspire pas ? Aux Etats-Unis, toute ton existence tient dans ton numéro de sécurité sociale.»
Une pieuvre nommée «biroucratia»
La galère de Karim n’est qu’une goutte d’eau dans un océan de paperasse, cette pieuvre tentaculaire qui gangrène l’économie nationale et empoisonne la vie des Algériens. Il faut dire que l’image des queues interminables et des cohues prenant d’assaut les guichets de l’état civil, ne sont que la partie visible du Léviathan bureaucratique. Le fait est que, par un effet d’entonnoir, tout converge vers le pauvre guichetier qui prend tout sur lui. Le cancer de la bureaucratie, le vrai, que Sellal lui-même qualifie d’incurable, est ailleurs. Le mal ronge tout l’appareil administratif. Il n’est pas un segment de la vie civile, politique, économique, qui n’ait son lot de formulaires et de formalités. Carte d’identité, permis de conduire, passeport, carte grise, casier judiciaire, registre du commerce, dossier d’embauche, certificat de nationalité, dossier de logement, crédit bancaire, investissement, dossier scolaire, dossier du hadj, dossier Ansej, dossier médical, assurance, création d’une association : dossiers, dossiers, dossiers.
Les Algériens passent leur temps à en faire, des dossiers. Alors, fatalement, toutes ces pièces nous renvoient vers les épuisantes files d’attente de nos lugubres mairies et leurs agents dépassés, mal lunés, mal formés, mal payés.
Il serait utile, d’ailleurs, d’évaluer la part de notre temps national gaspillé dans ces interminables démarches administratives. Rien que pour l’absentéisme au travail généré par cette «inflation paperassière», on devine l’ampleur du temps économique dilapidé dans la foulée. Un entrepreneur assure que certaines sociétés, notamment étrangères, pour gagner du temps, en sont venues à louer les services de «correspondants» au sein des administrations publiques. «Elles ont leur homme dans les services des impôts par exemple, ou à la mairie. Ces agents perçoivent carrément un deuxième salaire et se chargent de régler les problèmes de paperasse. Les notaires aussi le font. Au lieu de perdre leur temps au Trésor pour des histoires de négatif d’hypothèque et autres, surtout quand elles ont beaucoup de transactions immobilières à traiter, elles s’arrangent avec un employé de cette administration pour s’en occuper et lui donnent son bail», dit-il.
«Tu nais qu’une seule fois, non ?»
Mairie de Bab Ezzouar, au cœur de la cité du 5 Juillet. Devant l’entrée, un panneau accroché à un mur latéral exhibe les portraits des chouhada de la ville. Une petite foule est agglutinée devant le comptoir en marbre derrière lequel officient une dizaine d’agents. «C’est l’anarchie totale !», fulmine une dame en désignant des usagers se bousculant pour faire légaliser des documents. Un jeune tempête à son tour contre le système administratif : «Nous sommes toujours colonisés», tonne-t-il. Ses mots tranchent étrangement avec le panneau iconographique célébrant les martyrs locaux : «Ce système de paperasse, c’est la France qui l’a instauré pour nous pourrir la vie et maintenant, nous l’avons reconduit. Nous nous sommes autocolonisés», renchérit-il.
«12S, 12M, 13B, hablouna !» Et de poursuivre dans un humour amer : «Je ne comprends pas pourquoi on nous demande un extrait de naissance à tout bout de champ. Tu nais  une seule fois, non ? Tu ne vas pas modifier ta date ou ton lieu de naissance, alors pourquoi on ne fait pas des extraits de naissance valables à vie et qu’on en finisse !» Il en veut particulièrement à certains officiers d’état civil qui traitent les citoyens avec morgue : «On dirait ‘idirou fina m’zia’. Apparemment, c’est nous qui sommes à leur service, pas l’inverse !» Et de marteler : «On n’est toujours pas indépendants. Vive l’Inglize !» Un employé de l’état civil, approché rapidement entre deux «clients», témoigne : «Avec tout le travail que je me farcis, je fais 20 000 DA. J’ai des collègues qui sont à 11 000 DA. Trouvez-vous ça normal ?»
A quelques centaines de mètres de là, le siège de la daïra. C’est la circonscription administrative de Dar El Beïda, l’une des plus bondées d’Alger. «Nous couvrons sept communes de Oued Reghaïa à Oued El Harrach», résume un cadre. Sous sa coupe, les communes de Bab Ezzouar, Dar El Beïda, Aïn Taya, Bordj El Kiffan, Bordj El Bahri, El Marsa et Mohammadia.
Un… «général ès papiers»
Foule au service des passeports. «Pour le biométrique, cela prend 40 jours», indique un fonctionnaire. «Moi, j’ai attendu plus de deux mois pour l’avoir. Pourtant, je suis allé moi-même chercher la fiche de police», témoigne un habitant de Bab Ezzouar. Un autre se plaint de la difficulté à prendre un rendez-vous pour le passeport biométrique. «Ils ne répondent jamais au téléphone», peste-t-il. Pour les formulaires, le public est invité à les télécharger par internet. Un jeune venu refaire son passeport est irrité après avoir vu son dossier rejeté : «Ils me demandent la carte de groupage alors que quand je suis venu me renseigner, on ne m’avait pas parlé de ça», dit-il, avant d’ajouter : «Les gens sont mal orientés». Mais ce qui agace le plus notre interlocuteur, c’est la manière dont il a été reçu : «Ahdar maâya bwahd la façon…», maugrée-t-il en parlant d’un fonctionnaire ronchon.
Smaïn, ingénieur en informatique, a de la chance, lui. Il surgit des locaux de la daïra son passeport tout neuf à la main. Miracle : il a pu l’obtenir en un temps raisonnable. «Mais ce n’est pas encore le biométrique», précise-t-il. Pour lui, refaire le passeport devrait être une formalité. En bon informaticien qu’il est, il lance : «On peut le faire même avec une imprimante. Ce qui compte, ce sont les données stockées.» «Moi, toute cette paperasse, je peux la faire rentrer dans une clé USB. Tout le fichier d’état civil national peut tenir dans un disque dur de 80 Go», soutient-il. Son acolyte croit avoir trouvé l’explication : «Il doit sûrement y avoir un général ou un gros bonnet importateur d’imprimés administratifs. Si on réduit les papiers, icouli !»
Aux alentours de la daïra, des jeunes assis derrière une table, abrités par un parasol, proposent des prestations sur mesure : vente de timbres fiscaux, de protège-documents, plastification… Au service cartes grises, une foule compacte se morfond par une chaleur torride sous un préau de fortune, une «serre en plastique» comme l’appellent les gens du coin. Aux abords des bureaux, la chaîne avance au compte-gouttes. «C’est l’enfer, ce service. Et ce n’est pas près de s’arranger», enrage un habitant des Bananiers. «Les gens sont obligés de se lever très tôt pour avoir un jeton. Certains en viennent même à payer quelqu’un pour leur garder une place, sinon, pas de jeton», affirme-t-il.
«Loue chancelier allemand pour gérer le pays»
Un autre atteste qu’il lui a fallu un mois pour se faire délivrer sa carte grise. Un trentenaire s’emporte : «Ils ont fait une erreur sur ma carte grise. Ils ont mélangé mon dossier avec celui d’un autre. Voilà plus d’une semaine que je cours pour régler ma situation. En attendant, je suis pénalisé.» Le chef de la sécurité susurre : «Nous recevons 800 personnes par jour en moyenne. Dar El Beïda est la plus grande daïra d’Alger. Nous couvrons un million d’administrés. Sans compter la population des bidonvilles. Nous sommes sous pression. ‘Allah ghaleb !’ L’autre jour, des habitants des bidonvilles sont venus et nous ont agressés. Ils voulaient être régularisés à tout prix.»
L’exaspération de nos concitoyens face au marasme bureaucratique, faut-il le signaler, a trouvé dans le canal du Net un véritable défouloir. Lu sur un forum dédié justement aux tracasseries rencontrées par les administrés de la daïra de Dar El Beïda : «J’ai attendu 14 mois pour une carte grise (voiture achetée à Birkhadem). Sans oublier les erreurs du numéro de châssis et les pertes de dossier. Incroyable !! En 2012, des choses pareilles existent alors que l’informatique devient un truc banal, et qu’il y a des milliers de diplômés au chômage ! En plus, on paie la vignette, la quittance et le timbre. Tout ça pour un papier ! Normalement, avec tout cet argent payé, ils doivent nous réserver un accueil 5 étoiles et nous livrer la carte grise à la maison.» Un autre poste ce commentaire hilarant : «Yaâni 50 ans après l’indépendance, de telles choses arrivent ? A bien y regarder, peut-être que nous ne méritons pas l’indépendance tout simplement. Des fois, je me dis yallah, on va contacter Gerhard Schröder, l’ancien chancelier allemand à la retraite, pour qu’il vienne avec ses ministres en location pour gérer notre pays.»
 
(*) Le prénom a été changé.

2) le périple d’une «investisseuse» dans les méandres de l’Ansej

 
Dans la première partie de notre dossier consacré à la bureaucratie, paru dans El Watan d’hier, il était surtout question du marasme vécu par nos concitoyens dans le dédale de l’état civil. Dans cette deuxième et dernière partie, nous ferons un focus sur le maquis de «kouaghat» inhérent à tout projet d’investissement à travers le parcours (de combattante) de Basma Z., une jeune et brillante géotechnicienne qui, pour monter son bureau d’études, a dû se farcir tout le dictionnaire algérien des complications. Portrait d’une économie rongée par l’inflation «paperassière».
En plus d’avoir le sourire facile, elle dégage une incroyable énergie, une «positive attitude» à toute épreuve, alliant un tempérament jovial et un caractère bien trempé. On pourrait dire, pour faire court, que Basma porte bien son prénom, elle qui rit aux éclats de ses propres ennuis et répand une gaieté contagieuse, presque enfantine, qui a le don de décoincer nos austères et sinistres ronds-de-cuir. A 30 ans et un bac +11, cette ingénieure en génie civil, diplômée d’une grande Ecole de travaux publics, vient de s’installer à son compte en créant un bureau d’études via le dispositif Ansej. Force est de le reconnaître, «Mademoiselle Sourire» a tout d’une chef d’entreprise. Et elle n’a pas choisi la facilité, elle qui s’est lancée dans une filière de pointe : la géotechnique.
En gros, le même secteur d’activité que le CTC. «Cela m’a coûté deux ans de galère», souffle-t-elle avec de la fierté dans la voix et la «grinta» du coureur de fond franchissant, sur les rotules, la ligne d’arrivée après un long marathon. Et quel marathon ! Deux ans à courir entre l’Ansej, les banques, les impôts, les douanes, et autres enseignes du dédale administratif, avec sa panoplie d’entraves. Véritable épreuve du 100 «kilomètres» haies dans les circuits du système bureaucratique, un système qui redouble d’ingéniosité et de sophistication dès lors que l’on s’engage dans un quelconque projet créatif, fût-il de taille «Ansej».
Mais reprenons tout depuis le début. Le cursus universitaire d’abord. «Je suis ingénieure en génie civil, promo 2008», raconte Basma. «Je suis titulaire d’un magister en géotechnique et environnement, soutenu en 2011. J’ai fait un sujet sur l’amélioration des sols», indique-t-elle. Basma ne s’arrêtera pas en si bon chemin. Elle prépare une thèse de doctorat «pour connaître la fin de l’histoire». «Ma thèse porte sur le comportement statique et dynamique des ouvrages souterrains avec, comme étude de cas, le métro d’Alger passant sous un immeuble», précise la jeune thésarde, les yeux pétillants.
«Votre place est dans la cuisine»
Alors qu’elle préparait son mémoire de magister, Basma déniche un job dans un bureau d’engineering. «En même temps, je faisais mon étude de marché. Dès le départ, je ne voulais pas faire comme tout le monde. J’ai voulu me lancer dans une activité en rapport avec mes études», confie-t-elle. Basma a, d’emblée, une idée très claire de son projet. Le marché du bâtiment a changé. Désormais, les études de sol sont incontournables pour n’importe quel chantier. Une nouvelle «doctrine» est apparue suite au séisme du 21 mai 2003. «Depuis le séisme de 2003, les études sismiques sont devenues indispensables. Cela permet de passer d’une réflexion corrective à une réflexion préventive. Avant de faire le bâti, il faut des études de sol», explique Basma.
Premier obstacle auquel se heurtera notre «investisseuse» : les mentalités. Un solide écueil sociologique. «Le secteur des travaux publics est très dur pour une femme», lâche-t-elle. «C’est un secteur très masculin et très machiste. Dans ce bureau d’études où j’ai travaillé, j’ai tout de suite vu que ce n’était pas fait pour moi. Je ne voulais pas passer ma vie avec un titre d’ingénieur et être cantonnée dans un rôle de secrétaire», s’indigne-t-elle, avant d’asséner : «Etre femme, être jeune et être diplômée, ça déplaisait à beaucoup de monde.» Et de rapporter, à l’appui, cette anecdote : «Une fois, lors d’une réunion avec le CTC, un ingénieur avait contesté mes résultats. J’avais utilisé la méthode des éléments finis, plus actuelle, et lui, celle de Costet et Sanglerat qui est dépassée. Tous deux, nous avions raison. Comme je l’ai un peu bousculé dans ses certitudes, il me sort un argument vieux jeu en me disant : ‘‘Wentouma les jeunes, ou’enssa (vous les femmes, mais pas à la manière de Julio Iglésias, ndlr).’’ Il a ajouté : ‘‘Vous les femmes, normalement, votre place est dans la cuisine.’’ J’étais la seule fille à cette réunion et la plus jeune, mais je lui ai cloué le bec.»
«Ne manquait que l’attestation de virginité de ma grand-mère»
Basma comprend très vite, que ce qui lui conviendrait le mieux serait un BET à son nom. En juin 2011, elle postule officiellement à un prêt Ansej selon le modèle du financement triangulaire, et qui prévoit : 28% de crédit Ansej sans intérêts, 70% de crédit bancaire et un apport personnel de 2%. Montant du projet : 10 millions de dinars (1 milliard de centimes). Une somme destinée, pour l’essentiel, à l’acquisition d’un géo-radar et d’un sismographe. Un matériel dernière génération qu’elle importera d’Allemagne et d’Italie.
«Pour commencer, il fallait déposer 5 exemplaires du dossier. 5 copies légalisées du diplôme, 5 extraits de naissance n°12, 5 factures proformas, 5 attestations de non-affiliation à la sécurité sociale, sans oublier l’extrait de rôle et d’autres papiers encore», énumère Basma, avant d’ajouter dans un éclat de rire : «Il ne manquait que de me demander le certificat de virginité de ma grand-mère.» C’était la saison des émeutes, celles de janvier 2011 concomitantes de l’insurrection tunisienne. Le gouvernement distribuait les microcrédits à tour de bras pour calmer la fureur juvénile. «Pour moi, c’était le déclic», avoue Basma. «Mais il m’a fallu attendre quatre mois avant de passer en commission. Après, tu attends encore deux mois pour recevoir un papier nommé ‘‘éligibilité’’. Pour cela, il faut avoir un registre du commerce et un accord bancaire.»
Basma souligne que «pour chaque étape, tu dois constituer un dossier. ‘‘Khalota’’. J’ai fini par développer un réflexe pavlovien, prête à dégainer un papier à la moindre occasion. J’ai tout dans mon cartable magique. Un kit complet de documents en tous genres», renchérit-elle. «La paperasse est à tous les niveaux», dissèque la jeune ingénieure. «Cela fait partie de notre culture. Même quand tu vas demander la main d’une fille, sa famille t’exige des chaussures à talons comme ça, l’un doré, l’autre argenté...», s’esclaffe-t-elle. En bonne cartésienne, Basma est intriguée par le côté irrationnel de la bureaucratie et sa tendance inflationniste, voire sadique, à multiplier les papiers inutiles. «Ce que je ne comprends pas, c’est que tu dois fournir un papier X, un papier Y et un papier Z sachant que X dépend de Y et Z dépend de X et de Y, alors pourquoi chercher les trois ?» Toujours avec son humour caustique, elle reprend : «Je passais mon temps à faire des photocopies et à les légaliser. On va finir par circuler avec une imprimante sous le bras.»
Pour ne rien arranger, la jeune investisseuse devait engager une procédure de rectification de nom afin d’obtenir le fameux «12». «On s’est trompé sur mon nom dans les registres d’état civil. On a oublié un ‘‘e’’, ce qui m’a obligée à recourir à un jugement judiciaire, avec son lot de tracas. Je suis devenue aigrie. ‘‘Kraht heyati’’.»
Le cauchemar de la carte magnétique fiscale
Ce qui chiffonne Basma, par-dessus tout, c’est l’arbitraire procédurier. Les «mass’ouline» qui récitent machinalement des règles imaginaires. «Par exemple, j’ai eu affaire à une responsable de banque qui devait me signer un document pour importer mon matériel. Elle me dit : comme vous importez une partie du matériel d’Allemagne et l’autre d’Italie, moi, je ne vous signe qu’un seul document. Pour l’Ansej, vous avez droit à une seule importation. Je lui dis : ‘‘en vertu de quelle loi ?’’ Elle me fait : ‘‘qalouna’’. On nous l’a dit à la direction générale. J’ai exigé qu’elle me montre le texte. En Algérie, tu entends toujours ça : ‘‘on a dit que…’’ Il n’y a jamais de papier officiel. Tout se fait dans l’informel.» Si elle sait hausser le ton quand les circonstances l’exigent, Basma préfère de loin user de son humour désarmant et de son entregent pour régler ses papiers. «Il faut savoir user de psychologie avec les guichetiers, ne pas les froisser, car ils sont très susceptibles», conseille-t-elle. «Les Algériens sont très fiers, il ne faut pas l’oublier. C’est vrai que la corruption gangrène l’administration. Mais elle reste encore discrète. Une fois, j’étais dans un tribunal au Caire et j’ai entendu un homme proposer ses services en criant : ‘‘Chahed zour bi achra guineh’’ (faux témoin à 10 livres). Nous, au moins, on le fait en catimini.»
Dans ce maquis de «paperasse», il est une pièce qui donnera particulièrement du fil à retordre à la sémillante entrepreneuse : la carte magnétique fiscale. La nouvelle réglementation régissant le commerce extérieur impose, faut-il le rappeler, à tout opérateur d’avoir une carte magnétique d’immatriculation. Celle-ci est établie sur la base d’un numéro d’identification fiscale (NIF) attribué par la direction générale des impôts. Ainsi, pour toute opération d’importation, cette carte est primordiale. Basma ne pouvait donc réceptionner son matériel sans ce sésame.
«Pour ça, tu montes un dossier composé de 7 pièces administratives, en deux exemplaires, que tu déposes à Maurétania (direction des impôts de la wilaya d’Alger, ndlr). J’ai déposé le dossier et on m’a dit de revenir dans 15 jours. Le jour J, je rapplique, et là, on me dit : ‘‘Désolé, on a envoyé votre dossier seulement avant-hier. Revenez dans 15 jours’’. J’ai pris mon mal en patience. ‘‘Maâliche’’. Sinon, que faire ? ‘‘Dert’houm chghoul.’’ Il y avait ça et mon mémoire. Je n’avais plus de vie sociale. Le dimanche et le mardi, je n’allais voir ni la famille, ni les amis. Jour de réception, ‘‘wech bik !’’ C’est un vrai boulot», ricane Basma. Et ce n’est pas fini.
«Quand je reviens récupérer la carte, on m’annonce qu’ils avaient égaré mon dossier. J’ai reconstitué le dossier la mort dans l’âme. Heureusement que j’avais des copies en plus. Quand je suis revenue, j’apprends qu’ils l’avaient encore perdu. Là, je n’en pouvais plus. Je leur ai dit : ‘‘Wech, caméra cachée ?’’ Je me suis fait violence et leur ai encore remis une énième copie du dossier. Ils ont fini par m’établir le document (attestation de numéro d’identification fiscale, ndlr). J’ai introduit le premier dossier le 6 octobre 2012. Je n’ai eu l’attestation que le 26 décembre 2012. Mais pas la carte fiscale.»
«Mon géo-radar est dans ma chambre»
Basma n’est pas au bout de ses surprises. En lisant son attestation NIF, elle tombe des nues en y décelant deux anomalies : «Ils avaient écorché mon nom, et, en plus, le document expirait le 31 décembre 2012 alors que j’en avais besoin pour 2013.» Les Impôts lui refont l’attestation en février, avec effet jusqu’au 30 juin 2013. «Mais il y avait toujours cette erreur dans le nom et cela risquait de me poser un problème au niveau de la carte magnétique. On m’a fait comprendre qu’il fallait monter en haut lieu pour régler mon problème, c’est-à-dire au ministère des Finances.» On la prévient, toutefois, que personne ne se donnerait la peine de la recevoir à la citadelle en verre de Ben Aknoun.
Basma ne se laisse pas décourager pour autant, et décide de tenter le coup. «Elli amrou ma r’bah, ma andou ma khssar (qui n’a rien gagné, n’a rien à perdre)», se dit-elle. Un dimanche matin, elle gagne le ministère des Finances où siège la Direction générale des impôts, émettrice des cartes magnétiques. «Dès l’accueil, un agent de sécurité m’annonce avec morgue qu’on ne recevait pas le peuple. J’ai attendu quand même. J’ai vu à un moment donné un homme en costume-cravate qui s’apprêtait à rentrer. Je l’ai abordé directement et je lui ai expliqué mon affaire, documents à l’appui. A ma grande surprise, il a été très courtois et m’a écoutée attentivement. Il a demandé à l’agent de sécurité de réceptionner mon dossier et de le photocopier. Puis, il m’a dit de repasser dans l’après-midi.» Le mystérieux bienfaiteur, qui s’avérera être un directeur central au sein du MDF, tiendra parole – et c’est tout à son honneur. Oui, le miracle a eu lieu et Basma, sa carte magnétique fiscale. Yes !
Juin 2013 : Basma réceptionne enfin les précieux appareils tant attendus. Maintenant, il lui reste une dernière procédure, dite de «nantissement du matériel», à accomplir. Une forme d’hypothèque. Quand nous lui demandons où le rangeait-elle, l’oiseau rare, elle nous répond avec un brin de tendresse, comme si elle parlait de l’homme de sa vie : «Je le garde jalousement chez moi, dans ma chambre. J’ai dû vider ma garde-robe et le mettre dans mes placards. C’est du beau matériel. ‘‘Chebab bezzaf.’’ Je ne laisse personne l’approcher. Je ne fais pas confiance. J’ai tellement galéré pour l’avoir !»
 

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